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Pour une théorie de l'information générale

 
Introduction


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Le concept d’information est, actuellement, un des plus flous et des plus indéfinis ; victime probablement de son succès, puisqu’il est employé dans toutes disciplines, scientifiques ou non. Ce travail proposera une définition précise et axiomatique de ce concept.
La théorie que je propose ici, bien qu’elle se présente comme une théorie générale, n’est pas une théorie du TOUT, je m’attache au contraire à montrer que le concept de tout ou d’univers conduit à un paradoxe.
On sait que Claude Shannon envisagea de définir l’information comme la mesure de l’ordre d’un système fermé. Cet ordre étant considéré comme la probabilité maximale, pour tout système fermé, de tendre naturellement vers un équilibre thermique ou à une entropie égale à zéro. Il y a déjà, dans cette proposition, deux théories condensées. La théorie des systèmes de von Bertalanffy et la théorie de la thermodynamique avec ses deux principes essentiels. La théorie de Shannon aboutit, à la toute fin, au paradoxe suivant : « Plus c’est aléatoire, plus c’est complexe », ou encore : « Plus c’est insensé (dans les deux sens du terme) ou entropique, plus c’est improbable. »
La cybernétique de Norbert Wiener, qui déclencha chez Bateson, et chez son ami Y. Ruesch, un véritable engouement, introduit, en plus des notions précédentes, celles — qui semblaient vouées à un avenir brillant — d’auto-organisation, d’homéostasie et de rétroaction. D’autres concepts se rajoutèrent ; ce furent ceux d’analogique et de digital, de calibrage, de processus stochastique. L’application de ces concepts dans diverses sciences conduisit à penser le monde comme exprimant deux processus évolutionnistes cependant contradictoires ; celui du second principe de la thermodynamique, avec la croissance de l’entropie ce fut le principe général d’évolution du monde ; et celui de la néguentropie, où l’on constatait, ici ou là, dans l’univers, des îlots d’ordre, des systèmes auto-organisés ; îlots de clarté dans la grande mer de confusion générale et entropique du désordre thermique ; désordre dont semblait paradoxalement se « nourrir » les systèmes auto-organisés, nous y compris, qui paraissaient alors mener une lutte acharnée contre l’irrémédiable.
Tel est le paradigme auquel l’ensemble des principes énoncés ci-dessus avait aboutit. Et tel est encore, fondamentalement, le modèle du monde des cybernéticiens, toutes tendances confondues. Il faut dire toutes tendances confondues car, malgré le fait que l’on n’imagine plus tout à fait l’univers comme un gigantesque corps noir tendant vers l’équilibre énergétique, mais plutôt comme un système ouvert — et même, selon les dernières formulations, un « système dynamique » (théorie des catastrophes), à « structures dissipatives » (Prigogine) — il reste, et nous le montrerons, que le concept de système est paradoxal. Car ce concept est toujours contraint de faire appel à deux autres concepts sans lesquels il devient vide : l’extérieur et l’intérieur. Or, si on conçoit le monde comme système, quel est l’extérieur de ce système ? Nous retombons alors sur une version plus moderne du paradoxe de Russell au sujet du système de tous les systèmes. Bateson n’envisagea pas cet écueil logique, et nous essayerons de montrer que cela ne fut pas étranger à ceux qu’il rencontra et que nous nous proposerons de franchir.
Il y a encore d’autres concepts que nous serons amené à examiner. Ce sont ceux de code, de reproduction, de hasard et de nécessité. Ceux-ci jouent aussi un grand rôle dans la recherche de ce que Bateson appelait, avec beaucoup de poésie, « the pattern which connects » (la structure qui relie) ; cette structure unique, selon lui, qui relie les hommes entre eux, et l’humanité aux espèces vivantes. Voici ce qu’il écrivait dans La Nature et la Pensée : une unité nécessaire : « Quelle est la structure qui relie le crabe au homard et l’orchidée à la primevère ? Et qu’est-ce qui les relie, eux quatre, à moi ? Et moi à vous ? Et nous six à l’amibe, d’un côté, et au schizophrène qu’on interne de l’autre ? »1. C’est précisément cette structure qu’il appelait aussi « mind ».Le concept de mind, chez Bateson, est précisément celui qui apparu le plus prometteur et le plus intéressant pour certains. En particulier, pour les tenants de la mode mystico-orientaliste dans les sciences physiques ; ceux qui, parmi les physiciens, ont cru voir, dans la mécanique quantique, une parenté spirituelle avec le bouddhisme, à cause de son postulat de base, découlant du principe d’incertitude de Heisenberg (que le monde observé n’est pas un monde objectif, mais dépend étroitement des conditions mêmes de l’observation et de l’observateur ; répondant ainsi, a priori, oui ! à la question qu’Einstein avait posée, à son époque, aux mécaniciens quantiques : « Est-ce que le monde change quand une souris l’observe ? »)
Cette querelle était déjà la base du différend épistémologique qui opposait Poincaré et Mach à Einstein. Il se peut que la réponse ne soit cependant pas si simple, et nous l’aborderons aussi. Mais le concept de mind intéressait aussi ceux qui travaillaient à une science nouvelle appelée, peut-être un peu trop allègrement, « intelligence artificielle » : Douglas Hofstadter, Francisco Varela et Humberto Maturana, par exemple. Trop allègrement, selon moi, car ni le concept d’intelligence, ni celui d’artificiel ne sont véritablement pensés. Voilà encore deux autres concepts que nous nous proposerons d’aborder sérieusement. La liste des concepts s’allonge mais il en est un qui semble avoir été oublié dans cette exubérance : l’information.
Curieusement, plus il est employé, moins il était véritablement pensé. Pourtant, c’est bien celui qui préoccupait le plus Bateson, et peut-être aussi Wiener au départ. Ce dernier avait proposé, on se souvient, que l’information n’était ni masse ni énergie mais seulement information. Pour lui, information était plutôt analogue à structure. Bateson a proposé une définition qui m’est immédiatement apparue fondamentale : « L’information c’est une différence qui crée une différence ». Bateson sera le premier penseur à envisager l’information comme un processus général, bien qu’il en limitât l’emploi « au monde vivant ».
Ce qui va le conduire à envisager une logique de la différenciation. Et il appellera deux autres concepts, que nous avons déjà mentionnés et tirés de la technologie cybernétique, pour l’aider : le digital et l’analogique. Ces deux-là auront leurs heures de gloire pour ceux qui sont familiarisés avec les livres de Paul Watzlawick ; puisque ce dernier les utilisera pour élaborer une théorie du changement. Mais Bateson avait commencé une réflexion qu’il savait loin d’être complétée et, de ce fait, ne cherchait pas à proposer, comme les thérapeutes qui tournaient autour de lui, une exploitation immédiate de celle-ci en proposant des recettes de communication systémique aux professionnels. On sait que celles-ci ont provoqué, et continuent de le faire, des dommages considérables à des êtres humains victimes de la cupidité des « communicateurs ». Et je ne veux pas seulement parler de la quick therapy. Car tout ce qui touche la compréhension des relations humaines doit être proposé avec beaucoup de prudence et de circonspection compte tenu de la crédulité et du désarroi dans lesquels nous baignons tous. C’est pour cela que Bateson s’est toujours tenu éloigné de ceux qu’il avait inspirés et qu’on appelle « the invisible college » aux états-Unis et l’école de Palo-Alto en France.
Autre aspect très novateur de sa pensée, Bateson envisagea, conjointement à sa réflexion sur l’information, l’apprentissage des êtres humains et l’évolution des espèces organiques comme deux processus pouvant être traités analogiquement. Il les inclut parmi ce qu’il nomme les grands processus stochastiques. Ce faisant, il fut conduit à s’interroger sur la théorie actuelle, dite synthétique de l’évolution. Il n’en remettra cependant pas en cause les fondements logiques et reprendra la séparation néo-darwinienne du phénotype et du génotype par la fameuse « barrière de Weismann ». Sans, bien sûr, croire en l’hérédité des caractères acquis (en laquelle, d’ailleurs, Darwin aussi croyait), il penche plutôt pour la version lamarkienne de l’évolution organique car, selon lui : « …(Lamarck) parvint à formuler nombre d’idées très modernes comme, par exemple : le fait qu’on ne peut attribuer à aucun être vivant des capacités psychologiques pour lesquelles il n’a pas d’organes appropriés ; le fait qu’un processus mental doit toujours savoir une représentation physique ; et que la complexité du système nerveux est en rapport avec la complexité de l’esprit. »2

L’idée de mutation des espèces a été formulé par Lamarck en 1809, cinquante ans avant Darwin et à la suite des travaux de Buffon. Mais c’est surtout l’idée de l’unité du corps et de l’esprit, proposée par Lamarck (quoique bien après Spinoza), qui était la plus révolutionnaire puisqu’elle remettait en question toute la philosophie classique de la transcendance et le paradigme cartésien, sans parler des dogmes religieux. L’homme n’apparaît plus alors comme une créature d’exception mais comme le résultat de transformations successives dans The Great Chain of Being, pour reprendre l’expression de Arthur O. Lovejoy, que Bateson cite aussi dans Mind and Nature.
Mais nous verrons que cette idée nous mène beaucoup plus loin qu’à une simple remise en question du paradigme classique ; elle nous oblige à repenser complètement, non seulement le processus de l’évolution, mais aussi les notions de perception, de mémoire et le statut épistémologique de la pensée en même temps que celui des sociétés humaines.
En effet, dès lors que l’on admet que la pensée est, elle-même, un processus évolutif contenu dans l’évolution organique, elle ne peut pas davantage être le reflet du monde que l’évolution des espèces elle-même. Bateson cependant n’ira pas jusque-là, et nous verrons ce qui l’en a empêché. Il nous obligera aussi à repenser le phénomène social, la société, elle-même processus évolutif.
Mais surtout elle nous conduira à construire une logique nouvelle à partir des prémisses lancées par Lamarck que l’on peut commencer à lire ainsi : il n’y a qu’un seul processus irréversible général.
Gregory Bateson reprit également l’idée de niveau ou de type logique, qu’il avait déjà commencé à développer dans le livre, écrit conjointement avec Jurgen Ruesch, et qui a été, aux états-Unis, le déclencheur de beaucoup de réflexions sur les notions de communication et d’information : Communication : The Social Matrix of Psychiatry ; mais cette fois avec une vision plus large. Cette idée qu’il tira, telle quelle, en l’adaptant à la cybernétique, des Principia Mathematica de Russell et Whitehead mais que nous serons amené à transformer considérablement.
Par ailleurs, un des fondements de la pensée de Bateson est qu’il s’applique toujours, non pas à décrire des objets ou des choses, mais des modèles de relation. Cette logique ressemble un peu au modèle proposé par la théorie mathématique des groupes. Curieusement, elle reprend aussi une autre grande idée scientifique de ce siècle, et même inaugurée au siècle dernier par Maxwell, la notion de champ, où les transformations sont appréhendées non plus en termes de description de propriétés d’objets mais en termes de différences à l’intérieur d’un ensemble logique de transformations appelé champ. D’ailleurs, le calcul « différentiel » est l’argument logique principal de cette grande idée qui sera le fondement de la relativité générale et, plus tard, de la recherche du champ d’accélération unifié d’Einstein.
La notion de champ s’oppose à celle de quanta qui ne traite que de variables discrètes (ou digitales pour les cybernéticiens) traitées par le calcul matriciel. Ces deux façons d’envisager les phénomènes physiques sont également reprises par Bateson, quoique d’un manière non approfondie, hélas ! car cela l’a conduit à penser qu’ils ont, en quelque sorte, valeur ontologique. Et pour lui, on peut aussi bien penser le monde en termes différentiels (ou analogiques) qu’en termes quantiques (ou digitaux). C’est un point sur lequel nous reviendrons. Sur le plan des sciences de la société et du comportement humain,cette idée inspirera également Marshall McLuhan, le penseur des media.
C’est ainsi que ce dernier montrera l’illusion de vouloir saisir un « message » absolu débarrassé de son « medium ». La nature des relations sociales introduites par l’émergence d’un « medium » est plus importante, sur le plan du changement social qu’il inaugure, que le contenu véhiculé par de soi-disant messages. Et Bateson insistera, dans sa compréhension des relations humaines qu’il tentera de classer, sans cependant parvenir à un résultat probant, sur le fait que les paroles, objets ou gestes échangés portent non pas sur le contenu des symboles employés mais sur la nature même des relations. En ce lieu, Bateson et McLuhan se rejoignent en ce qu’ils posent, l’un et l’autre, que les relations et leur logique sont fondamentales pour l’intelligibilité des processus.
Ce travail est donc tout à la fois une proposition paradigmatique, une théorie générale, une application de cette théorie à l’intelligibilité de la société, et une éthique de l’intelligibilité comme obéissant à la même logique générale. Un dernier mot concernant cette fois sa présentation.
Ce livre s’inscrit à la suite du Promeneur d’Einstein, vers une Théorie de l’information générale, paru en 1991 en coédition franco-canadienne (Méridien-Cerf, Montréal-Paris). Les lecteurs qui auront pris connaissance de cet ouvrage seront déjà familiarisés avec le style de présentation ainsi qu’avec ma démarche qui se présente à la fois comme un vaste programme de recherche et comme un ensemble de propositions, mais cela ne constitue nullement un préalable à la lecture de ce livre.
Il se présente donc aussi comme une mise en scène dont voici les personnages : N’Guo van Allen, physicien d’origine, poursuit un travail d’interrogation sur les fondements de la science actuelle et découvre progressivement, en proposant une nouvelle logique, les impasses engendrées par ses prémisses paradigmatiques et ses découpages disciplinaires. Sa critique finit par porter sur ce qu’il appelle le paradigme mécanique ; des étudiant(e)s interviennent dans le déroulement des cours ou des séminaires ; un vieux philosophe (déjà rencontré dans Le promeneur d’Einstein) intéressé par ses travaux ainsi que d’autres interlocuteurs pas tout à fait imaginaires (un psychanalyste, un anthropologue, un paléontologue).
Le promeneur d’Einstein exposait une esquisse de la présente théorie sous une forme nouvelle sur laquelle je m’étais alors expliqué. Depuis, ma réflexion s’est approfondie sur plusieurs points. Il subsistait encore dans Le Promeneur des concepts clos au lieu de concepts-processus. Par exemple, je parlais de société alors que cela n’a plus aucun sens ici. Tandis que parler de socialisation, d’organisation, de minéralisation, de gravitation, de calorisation, etc., donne un sens — dans les trois sens du terme : direction (mais sans finalité), signification et éthique (ou valeur) — au concept. Il y avait aussi des résidus de dogmatisme dans la manière d’exposer une idée. Par exemple, ne pas dire : « l’espace ou le temps n’existe pas ! » car le concept d’existence n’a aucun sens en information générale ; dire plutôt : « Les concepts de temps et d’espace conduisent à des impasses ou des paradoxes. » De même, ne jamais dire : « Dieu n’existe pas ! » mais : « Le concept Dieu a conduit à une impasse. » Car le propre du dogmatique, moderne ou ancien, me semble être de considérer que ses idées ne sont pas des idées mais le monde lui-même ou encore une sorte de modèle plus ou moins fidèlement reproduit de celui-ci.
Je continue aussi à travailler sur la question toujours très difficile de la formalisation. J’invite donc le lecteur à ne pas oublier qu’une telle théorie est surtout un programme à poursuivre ; comme un brevet à améliorer. Il ne s’agit, en aucune façon, d’un ensemble clos, achevé, ce qui serait le pire malentendu.
Le présent travail met aussi en scène quelques personnages imaginaires mais, cette fois, à travers séminaires, cours, dialogues et notes de travail N’Guo expose sa théorie générale en détails. Le narrateur est aussi plus discret.
Pourquoi exposer une théorie sous cette forme ? Parce qu’elle permet au chercheur à la fois de poser les questions et de faire ses propositions sans que cela alourdisse la lecture. Il ne s’agit donc pas du tout d’une sorte de coquetterie de style mais, au contraire, d’un souci didactique. Les questions logico-mathématiques sont donc abordées progressivement ; c’est donc seulement au chapitre 4 que l’on trouvera l’exposé théorique sous une forme axiomatique afin ne pas rebuter ceux qui peuvent l’aborder d’une autre façon. Les axiomes, remarques, propositions et théorèmes que l’on trouve là constituent l’exposé formel de la théorie. Dans les chapitres qui suivent, les concepts proposés dans l’axiomatique ne sont pas toujours repris intégralement dans leur forme — notamment ceux issus du principe d’équivalence énoncé par l’axiome 3 — à seule fin de ne pas trop alourdir le texte et de familiariser progressivement le lecteur avec l’approche proposée.
La plus grande partie de ce travail a été rédigée entre 1988 et 1989. Le monde a beaucoup changé depuis. Et, à considérer les derniers évènements, j’ai le sentiment que rien ne vaut davantage la peine que de proposer une autre manière de voir les choses, une autre conception de l’homme et une autre vision de la société. Je pense comme Montaigne et Rabelais que toute science est d’abord science humaine, y compris celles que l’on appelle « naturelles » ou « exactes », « dures », etc. Je pense qu’il n’y a pas de problèmes purement techniques, ni même, à proprement parler, de problèmes scientifiques ; il n’y a que des problèmes humains et toute science est, avant tout, science humaine.
Il faudrait aussi ajouter que certains points déjà abordés dans Le promeneur d’Einstein sont ici approfondis et développés. D’autres, afin de répondre aux impératifs bien normaux de l’édition, le seront dans une prochaine publication.
Je terminerai cette introduction en rappelant aux lecteurs que les précautions qui prévalaient pour la lecture du Promeneur d’Einstein valent aussi pour celui-ci. C’est-à-dire qu’une lecture aléatoire sera parfaitement stérile car le changement de sens des concepts employés ne peut être perçu que dans une lecture systématique. Or, manquer ce changement de sens c’est justement manquer ce que la théorie désire apporter. Comme le disait Bachelard, c’est quand un concept change de sens qu’il a le plus de sens.

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