1Ce travail a commencé il y a plus de dix ans par la recherche des liens qui unissent les êtres
humains en société. Je m’intéressais surtout au processus de socialisation. Ce n’est donc pas une interrogation nouvelle. Pour cela, j’ai été conduit à réorienter plusieurs fois mes recherches. Je me
suis tout d’abord dirigé vers la sociologie disons classique, y compris dans son orientation marxiste, puis, après un certain désabusement, je me suis promené en anthropologie. J’ai donc été faire un
« terrain », comme on dit, chez les Inuit du Nouveau-Québec, dans le village de Povungnituq. J’ai appris les rudiments de la langue inuit, mais mon travail se passa surtout en anglais. J’ai appris là
beaucoup de choses inattendues et désappris encore davantage. Les circonstancesde ma vie m’ont alors empêché de terminer la thèse commencée. Il se peut que cela fut un bien. J’ai alors quitté le
Canada pour m’installer en France, mon pays de naissance, pendant quelques années. C’est là que je poursuivis mes recherches tout en enseignant dans deux grandes écoles françaises en qualité de
chargé de cours. J’ai eu la chance d’y enseigner l’objet même de mes recherches: les théories de l’information et de la communication.
2La lecture de Bateson,que j’avais commencée bien avant, a été déterminante. Celle de McLuhan
aussi,mais dans une moindre mesure. Je décidai alors, à une certaine étape de mon travail, de résoudre toutes les questions que Bateson s’était posées vers la fin de sa vie et qu’il exposa dans un
livre qui m’a profondément bouleversé : Mindand Nature. Bateson m’est immédiatement apparu comme un penseur qui remettait en question un certain nombre de choses considérées comme acquises. Je lisais
donc ceux qui, aux états-Unis, étaient connus comme « the invisible college » dePalo-Alto et qui avaient eu Bateson comme mentor. Mais leur lecture me parut bien terne à côté. Aucun ne semblait
vraiment saisir les interrogationsfondamentales que Bateson avait soulevées. La pensée de Bateson devint, pour eux, un gadget pour faire de l’argent facile.
3Au fur et à mesure que mon travail se poursuivait, les questions qui me vinrent devenaient de
plus en plus complexes. Je voulais comprendre comment les hommes s’y prenaient pour construire une société ; comment même la société a-t-elle pu s’extraire de l’animalité, d’où le langage venait-il ?
et la pensée ? Quelle est toute cette effervescence que l’on constate sur la Terre ? De plus en plus d’êtres humains,des sociétés qui changent de plus en plus vite, etc. Tout cela a-t-il un sens ?Y
a-t-il une logique qui permet de comprendre l’ensemble de ces phénomènes ? Et que pourrait bien signifier comprendre ces phénomènes ?
4Je décidai donc d’étendre mon interrogation. Ma formation scientifique et pluridisciplinaire
antérieure aidant ma curiosité, j’entrepris de retravailler la physique, la biologie, la génétique, les mathématiques, la logique. Je découvris une parenté inattendue entre les interrogations
d’Einstein et celles de Bateson. Ou peut-être ne fut-ce qu’un procédé de bissociation comme le décrit Arthur Koestler dans Le cri d'Archimède. Les deux me semblaient rechercher une logique générale.
Mais le premier se limitait aux phénomènes dits « physiques » et le second aux phénomènes dits « vivants ».
5Je m’enquis alors de réunir les deux approches en recherchant leurs prémisses communes. Je me
rendis compte que les paradigmes sur lesquels nous nous appuyions pour construire notre intelligibilité conduisaient à des impasses que l’on appelle paradoxes. Aucune des sciences actuelles n’y
échappe. Je me rendis compte aussi que la société, entant que phénomène naturel, était certainement le plus complexe que nous connaissions. Pourtant, curieusement, ceux qui faisaient profession de
l’étudier, et j’en faisais partie, apparaissaient certainement les moins préparés, non seulement à reconnaître ce point de vue, mais aussi à répondre àla difficulté. Car le phénomène le plus complexe
de la nature est paradoxalement considéré comme ne faisant pas vraiment l’objet d’une vraie science. Ou alors comme d’une science « molle », en opposition aux sciences dites « dures » ou «exactes »
que sont la physique, la chimie, la biologie. Notre ensemble paradigmatique actuel nous conduisait donc à un autre paradoxe : plus le phénomène qu’on étudie est complexe, plus les gens qui s’en
occupent reçoivent une formation simple, eu égard à l’appareillage logique qu’elle utilise. De fait, les sciences dites humaines ou sociales sont encore davantage considérées comme des activités
littéraires que comme des activités scientifiques. Leur statut de science apparaît plutôt, pour les autres sciences, comme une usurpation ou, au mieux, une concession réservée.
6Mes investigations me menèrent alors à remettre en question le paradigme réductionniste partagé
par tous, même par ceux qui s’en défendent ; paradigme selon lequel la sociologie se réduit àla psychologie, cette dernière à la biologie, celle-ci à la chimie et la chimie à la physique. Car selon
ce point de vue, il y aurait un but final dans lascience qui serait de proposer une théorie unifiée, une Theory of Everything, comme on dit en anglais. Voici d’ailleurs, pour ceux qui en douteraient,
ce que disait S. W. Hawking, encore récemment : My goal is simple...It is a complete understanding of the universe, why it is as it is and why it exists at all
. »
7Mr Hawking, successeur de la chaire de Newton, s’est-il jamais posé la questionde savoir ce qui
pourrait bien advenir s’il parvenait à son but ?
8Cette naïveté épistémologique me déroutait mais le fait qu’elle était partagée par la plupart
des physiciens que je côtoyais me dérouta encore davantage. Ils pensent que la science a un but final qui est de tout comprendre ou, à tout le moins, de se rapprocher le plus près possible de cette
compréhension ; celle-ci étant conçue,dans cette perspective, comme un processus d’identification progressive de l’esprit humain avec la nature elle-même.
9C’est précisément cette idée que je décidai d’interroger avant de poursuivre mes recherches. La
question qui me vint à l’esprit fut alors la suivante : qu’est-ce que l’émission d’une idée de l’univers dans l’univers ? Cette question déclencha une avalanche d’autres interrogations. Et j’en vins
alors à examiner nos idées comme Buffon et Lamarck avaient examiné les espèces animales. Puis il en fut de même pour les modes d’interaction des hommes en société, puis des sociétés elles-mêmes, etc.
La question du statut épistémologique de la pensée dans le monde devint capitale,et je revenais alors, après un long détour, à l’interrogation que Bateson s’était posée dans son dernier livre Mind
and Nature : What is a mind ?Cependant, je réalisais que Bateson ne pouvait pas, compte tenu des prémisses sur lesquelles il s’appuyait, résoudre le problème. Ce sont donc sur les prémisses que je
devais me pencher, mais je ne savais pas ce qui m’attendait.
10Je voudrais remercier tous ceux qui, responsables administratifs, organisateursde colloques
et de conférences, professeurs, collègues, étudiants et amis ont participé, directement ou indirectement, à la réalisation de ce travail. Je ne voudrais surtout pas oublier Heinz Wismann, professeur
à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et à l’Université de Heidelberg, premier lecteur de mon travail et co-directeur de l'édition du Promeneur d'Einstein avec Joseph Lévy, professeur à
l'UQAM. De trop rares, mais combien fécondes, discussions que nous avons eues ensemble, sa profonde connaissance des textes anciens et philosophiques en général ont fait que je lui suis redevable de
m’avoir éclairé sur la situation de ma propre démarche dans l’histoire de la pensée. Je lui dois aussi les encouragements qu’il m’a immédiatement prodigués et dont je ne saurais dire combien ils
m’ont stimulé dans la poursuite de mon travail. Merci au docteur Jacques-Antoine Malarewicz, psychiatre, responsable de la présente publication. Son accueil immédiatement enthousiaste pour mon
travail m’a été d’un grand réconfort. J’ai trouvé chez lui une chaleur humaine dont la qualitése reflète dans la résolution des très difficiles problèmes humains dont je saisque ses patients ont
bénéficié. J’ai découvert avec lui un grand thérapeute àl’écoute attentive des souffrances humaines. J’ai aussi gagné un ami.