1J’ai déjà eu l’occasion d’exprimer dans un séminaire mon point de vue concernant l’art
préhistorique. Je voudrais y revenir. Un livre récent intitulé, je crois (je m’excuse auprès des auteurs pour cette approximation), Chamanisme et transe dans la
préhistoire dont je viens d’écouter un des auteurs à la radio soutient que ces peintures ont été dessinées après des transes de caractère mystique et dont la signification serait d’atteindre
un autre monde invisible et inaccessible - mais plein de forces mystérieuses - qui se trouverait derrière les parois de ces grottes. On retrouve de telles peintures notamment en Europe, en Amérique
et en Australie. Un des arguments avancé par l’auteur est que ces hommes étaient comme nous, des homo sapiens sapiens (selon la curieuse terminologie en vigueur
en paléontologie; je dis curieux car ceux qui ont proposé cette dénomination doivent logiquement se considérer comme des homo sapiens sapiens sapiens, et ainsi
de suite) et avaient donc des préoccupations semblables aux nôtres.
2Je dois dire que cette conception, conforme en tous points aux dogmes actuels, et notamment ceux
du néo-darwinisme et de la vulgate structuraliste, laisse penser que l’espèce homo sapiens sapiens a surgi des autres primates soudainement. Tel n’est pas mon
point de vue. Je ne conçois pas notre espèce comme le résultat d’une mutation, mais d’une progressive transformation due, en particulier, à ses créations successives qui la transformeront, aussi bien
organiquement que socialement. La socialisation accélérant la transformation organique. Dans cette perspective, la peinture ou le dessin n’a pas besoin, pour être rendue intelligible, de faire appel
à des croyances mystérieuses qui, selon moi, ne seront inventées que beaucoup plus tardivement avec la complexification du langage. Mais, comme pour les structuralistes et pour ces paléontologues le
langage a l’air de surgir, lui aussi, soudainement, qu’ils ne peuvent donc pas envisager une généalogie de la signification et de la grammaire, il est normal qu’ils interprètent les peinture
rupestres comme des expressions qui ne peuvent que s’inscrire dans une forme de pensée spontanément très complexe, qui serait là, comme appartenant de tout temps à l’espèce homo sapiens dès sa magique (voire divine) mutation. La magie dont ils nous parlent m’apparaît plutôt comme la magie de leur propre pensée qu’ils ne peuvent imaginer
différente de ces homo là. Le mysticisme qu’ils attribuent à ces hommes nous renseigne davantage sur le leur et sur la manière dont ils se conçoivent eux-mêmes
et, j’ajouterais, il ne peut pas en être autrement. Seulement, comme je nous conçois autrement, j’ai également une autre manière d’interpréter les peintures rupestres. Pour moi, elle constituent,
plus prosaïquement, mais sans pour autant y enlever de l’intérêt, l’invention du niveau imaginaire (de ce que j’ai appelé le niveau d’information sociale imaginaire), autrement dit, l’invention et la
création de l’image. Les peintures rupestres ne sont ni plus ni moins que la première forme humaine de représentation imaginaire. Ces hommes inventèrent le dessin. Cette invention fondamentale doit
être considérée comme révolutionnaire au même titre que l’on considère comme révolutionnaire l’invention de la domestication végétale et animale: ce qu’on a coutume de nommer la révolution
néolithique. L’invention de l’image dessinée semble peut-être une des premières caractéristiques de l’être humain, au début de son hominisation. Ces hommes avaient-ils déjà inventé une forme de
langage, des suites de syllabes, par exemple, nous n’avons aucun moyen de le savoir évidemment. Mais la sociologie cognitive nous permet de le penser car le niveau d’information imaginaire succède,
dans l’information des êtres humains, au niveau spectaculaire, le niveau où, comme l’on dit encore, "on-prend-la-parole" et qui constitue l’invention de l’autorité et de la chefferie humaine. Il est
également intéressant de considérer que si nous sommes tombés à ce moment, comme nous le sommes toujours actuellement et peut-être de plus en plus, subjugués par les paroles, puis par les images,
cette fascination narcotique a entraîné une suite de transformations dans le reste de la socialisation. Cependant, il me semblent illogique de considérer que ces hommes disposaient, avant même que de
représenter quelque chose, de mythes sur un soi-disant au-delà avec des forces mystérieuses que les peintures auraient voulu contrôler à leur profit, pour soi-disant guérir de maladies et ainsi de
suite. Car il me semble que la notion même de maladie demande déjà une civilisation assez avancée. Quant au caractère mystique de leur interprétation je dirais d’emblée que je considère le mysticisme
non comme une pensée première ou originelle (pour ne pas employer le vieux terme de "primitif"), mais plutôt comme une déviation sénile, une sorte de maladie narcotique qui viendra plus tard, comme
semble le prouver toute l’histoire de ce siècle et les événements actuels. La pensée mystique et magique ne peut venir qu’avec l’invention de l’idée explicative, c’est-à-dire avec ce que je nommerais
la raison humaine autoréférentielle, dont elle constitue une des premières formes. En fait, c’est surtout le côté généalogique que ces auteurs veulent ignorer et c’est ce qui rend leur interprétation
elle-même complètement autoréférentielle; ce qui s’est tout de suite exprimé par la phrase: "ils sont comme nous, ce sont des homo sapiens sapiens".